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De New York à la Bourgogne : comment on a tout quitté pour une vieille ferme
Vingt ans dans les montagnes Catskill, puis tout quitter pour une ferme en ruines en Bourgogne. L’histoire de Guillaume et Rose, fondateurs de La Ferme du Cerf Bleu.

Ce n’est pas une histoire de fuite.
Les gens qui changent de vie radicalement, les gens qui vendent, qui déménagent, qui recommencent, on les regarde souvent avec un mélange d’admiration et de soupçon. Admiration parce que c’est courageux. Soupçon parce qu’on se demande, de quoi fuyaient-ils ?
Nous ne fuyions rien. Nous allions vers quelque chose.
Pendant vingt ans, nous avons vécu dans les montagnes Catskill, au nord de New York. Nous y avions créé un centre dédié à la reconnexion avec la nature, un lieu où les gens venaient pour se souvenir de ce que le monde moderne leur avait fait oublier, que la terre est vivante, que le silence est nourrissant, que ralentir n’est pas échouer.
C’était un bon lieu. Un lieu aimé. Un lieu qui a compté pour beaucoup de gens.
Mais au fil des années, un autre appel s’est fait entendre, plus ancien, plus profond, plus personnel.
Je suis né en France. Ma famille est d’ici, de cette Bourgogne rurale où les murs sont épais et les hivers longs et les gens ne parlent pas pour ne rien dire. Rose et moi, nous avions construit une vie de l’autre côté de l’océan. Mais il y avait cette voix, pas une voix littérale, plutôt un aimant dans la poitrine, qui disait, rentre. Reviens. Il y a une terre qui t’attend.
Alors nous avons dit oui.
La ferme que nous avons trouvée n’avait rien d’un rêve de magazine.
C’était un ancien corps de ferme du XVIIIe siècle, un lieu qui avait été vignoble, puis exploitation agricole, puis lentement abandonné. Les murs tenaient encore, mais à peine. Les poutres étaient là, noircies par le temps. Le jardin était un roncier. Le toit laissait passer la pluie à certains endroits et la lumière à d’autres.
Et pourtant.
Il y avait quelque chose. Dans les proportions des murs. Dans l’épaisseur du silence. Dans la façon dont la lumière du matin traversait la cour. Ce lieu n’était pas mort, il dormait. Et il attendait qu’on le réveille.
Nous l’avons acheté. Avec la conscience nette que nous achetions non pas une maison, mais un chantier de plusieurs années. Que nos économies y passeraient. Que nos nuits aussi.
La première année a été un mélange de démolition et d’émerveillement.
Nous avons arraché des planchers pour trouver de la pierre. Nous avons ouvert des murs pour retrouver des fenêtres. Nous avons passé des semaines à genoux, à gratter, à poncer, à comprendre ce que chaque pièce voulait devenir. Henry, notre fils, avait cinq ans. Il portait un casque de chantier trop grand pour sa tête et transportait des cailloux dans une brouette qui faisait trois fois sa taille. Juliette n’était pas encore née.
Nous avons restauré la ferme chambre par chambre. Pas dans une logique de rentabilité, dans une logique de beauté. Chaque espace devait raconter quelque chose, le cerf, le loup, l’ours, le faucon. Quatre animaux des bois qui nous entourent. Quatre manières d’habiter un lieu.
Nous avons conservé tout ce qui pouvait l’être, les pierres, les poutres, les portes anciennes, et nous avons ajouté ce que la maison n’avait jamais eu, des salles de bain modernes, un chauffage qui fonctionne, une isolation qui tient la chaleur, le WiFi.
L’idée était simple, et elle n’a pas changé, se sentir chez soi, avec le confort d’aujourd’hui, dans un lieu qui a trois siècles.
Nous avons ouvert nos portes à l’été 2025.
Le premier hôte est arrivé un soir de juillet. Il a garé sa voiture, il a regardé la cour, il a dit, « C’est beau ici. » Et c’est à ce moment-là, pas avant, pas pendant les travaux, pas en signant l’acte de vente, que nous avons su que nous avions fait le bon choix.
Depuis, les gens viennent. Pas beaucoup, nous ne sommes ni un hôtel ni un camping. Quelques personnes à la fois, dans quatre espaces distincts. Des couples. Des familles. Des voyageurs en transit vers le sud qui s’arrêtent une nuit et finissent par rester deux. Des gens qui cherchaient « chambre d’hôtes Bourgogne » sur Internet et qui sont arrivés ici sans savoir ce qu’ils allaient trouver.
Ce qu’ils trouvent, je crois, c’est un lieu qui existe pour de bonnes raisons. Pas pour le rendement. Pas pour la rentabilité. Pour la beauté. Pour le repos. Pour cette idée un peu folle qu’un endroit peut être à la fois un refuge pour les humains et une renaissance pour la terre.
On me demande parfois si ça en valait la peine, tout quitter, traverser l’océan, recommencer à zéro dans une ferme en ruines.
Je ne réponds jamais tout de suite. Je regarde le jardin. J’écoute les oiseaux. Je vois Henry courir avec le chien et Juliette ramasser des fleurs qu’elle appelle « mes trésors ». Je vois Rose préparer la salle à manger pour le petit-déjeuner du lendemain. Je vois les murs que nous avons relevés, la cour que nous avons rendue à la lumière, les arbres que nous avons plantés et qui ne sont encore que des bâtons avec des feuilles.
Et je dis, demandez-moi dans vingt ans.
Mais oui. Ça en vaut la peine.Nous ne fuyions rien. Nous allions vers quelque chose.
Pendant vingt ans, nous avons vécu dans les montagnes Catskill, au nord de New York. Nous y avions créé un centre dédié à la reconnexion avec la nature — un lieu où les gens venaient pour se souvenir de ce que le monde moderne leur avait fait oublier : que la terre est vivante, que le silence est nourrissant, que ralentir n’est pas échouer.
C’était un bon lieu. Un lieu aimé. Un lieu qui a compté pour beaucoup de gens. Mais au fil des années, un autre appel s’est fait entendre — plus ancien, plus profond, plus personnel.
Je suis né en France. Ma famille est d’ici — de cette Bourgogne rurale où les murs sont épais et les hivers longs et les gens ne parlent pas pour ne rien dire. Rose et moi, nous avions construit une vie de l’autre côté de l’océan. Mais il y avait cette voix — pas une voix littérale, plutôt un aimant dans la poitrine — qui disait : rentre. Reviens. Il y a une terre qui t’attend. Alors nous avons dit oui.


